Les Interviews 
ENTRETIEN AVEC OLIVIER PORTE, CO-REALISATEUR
Olivier, qu’est ce qui pousse un jeune homme frais sorti d’une école d’ingénieurs agro à passer deux ans de sa vie autour d’un film ?
Ma dernière expérience comme étudiant a été particulièrement enthousiasmante : rencontre avec des éleveurs du Larzac et du Massif Central qui faisaient un travail remarquable en bio, mais surtout en quasi-autonomie, collaboration avec Marcel Mézy et Georges Toutain, pionniers de l’agro-écologie… tout ça dans un contexte de remise en cause croissante et justifiée des modèles agricoles productivistes, et un intérêt grandissant du public pour ce qu’il y a dans son assiette. Et puis, j’ai entendu parler d’André Pochon et de ces éleveurs bretons, privés des aides de la Politique Agricole Commune (les fameuses primes PAC) parce qu’ils avaient choisi de nourrir leurs vaches à l’herbe, plutôt qu’avec du maïs fourrage et du soja brésilien importé…!? On marchait sur la tête !
Faire un film grand public sur ces éleveurs était une bonne manière de se positionner sur le terrain politique, plutôt que technique, et d’apporter sa contribution au débat agricole et alimentaire. La motivation de Matthieu Levain, un ami du lycée qui était en train de créer sa société audiovisuelle et dont je connaissais le caractère résolument déterminé a fait le reste. Et on s’est mis à plancher tous les deux sur la rédaction du projet, sans trop savoir où ça nous mènerait…
Le choix pour montrer les dérives de la PAC, de focaliser votre sujet sur l’élevage laitier est il emblématique ?
Notre objectif n’est pas seulement de montrer les dérives de la PAC. On cherche avant tout à démontrer qu’en matière d’agriculture, des alternatives au modèle productiviste existent et qu’elles sont à la fois cohérentes et économiquement efficaces (compétitives). En un mot, qu’elles répondent aux critères du développement durable auxquels tout secteur d’activité aspire aujourd’hui. Et les éleveurs herbagers du film nous le démontrent sans équivoque puisque leur lait est collecté au même prix et par les mêmes acteurs que le lait des autres éleveurs ! Le message du film est très positif !
Ensuite on cherche à comprendre les déterminants des dysfonctionnements, autrement dit, pourquoi ces alternatives ne sont pas appliquées par tous les paysans partout où elles sont possibles. Il est alors question des dérives des grosses coopératives agricoles, qui en plus de collecter et de valoriser la production des paysans, leur fournit les outils de production (engrais, machines, semences, aliments, pesticides…), et les conseils qui les accompagnent. Ce qui conduit à déposséder le paysan de son libre arbitre et de son savoir-faire, pour le réduire à une activité de main d’œuvre agricole. On voit dans le film comment elles n’ont pas intérêt à ce que les éleveurs choisissent l’herbe, qui ne nécessite presque rien et leur garantie leur autonomie.
L’autre déterminant est évidemment la PAC. Sur ce point, il faut reconnaître, même si la distribution des aides reste très inégalitaire, que la dernière réforme a apporté des améliorations au niveau européen. L’injustice que subissent les herbagers bretons est le fait de décisions prises au ministère de l’agriculture à Paris, pas à Bruxelles. Elles sont le résultat de la pression du syndicat majoritaire, et des groupes coopératifs et privés qui ont su, comme d’habitude, sauvegarder leurs intérêts au moment des dernières négociations. Aux dépends des éleveurs clairvoyants qui refusent l’absurdité en nourrissant leurs vaches à l’herbe !
Comment avez-vous travaillé en binôme avec Matthieu Levain qui contrairement à vous venait de l’image ?
On a d’abord travaillé sur la définition du projet. Matthieu découvrait un univers dans lequel je baignais depuis un moment, et nos échanges ont été très constructifs. Le travail d’auteur est le fruit d’une longue réflexion commune par thématique (l’emploi, l’économie agricole, l’environnement, les coopératives, la PAC…) à laquelle ont également participé David Hollécou et Alexandre Teboul, qu’on remercie.
Après un an et demi de va-et-vient entre Montpellier et les productions parisiennes, et faute d’être parvenu à en convaincre une de nous accompagner, on a décidé de partir réaliser le film à nos frais, et donc en toute indépendance. A l’image des herbagers, on a fait de la production autonome, économe !
Pour la suite, à Matthieu est naturellement revenu le volet artistique et technique et à moi l’argumentaire, avec des compromis à trouver. Une confiance mutuelle, une bonne compatibilité de caractères et une sensibilité commune ont fait que les 3 semaines de tournage se sont bien déroulées et qu’on n’a pas eu trop de mal à tomber d’accord au montage… c’est une co-réalisation en bonne et due forme.
Quand on pense actuellement à la représentation au cinéma du monde paysan on pense à deux extrêmes : d’un côté la paysannerie mourante de moyenne montagne vu par l’objectif attentif de Raymond Depardon dans « La Vie moderne », d’autre part un montage très rythmé pour montrer l’agriculture productiviste dans « We feed the world ». Où vous situez vous ?
Nous faisions le même constat. Et parmi nos intentions de départ, celle ambitieuse de « dresser un tableau humain et réaliste de la paysannerie contemporaine ». Mais avec le recul, on s’aperçoit qu’il n’y a pas une paysannerie, mais bien une multitude. Les films de Depardon décrivent une réalité, Erwin Wagenhofer en dépeint d’autres dans « We feed the world ». Les sujets sont différents, les regards aussi.
Pour notre part, on met en parallèle deux paysanneries dans le même contexte de production et sur un même territoire. Tout ce qu’on espère, c’est que « Herbe » plaise autant que ces deux références.
Quels ont été vos partis pris de mise en scène et d’entretiens avec les protagonistes ?
La mise en scène est assez libre. La plupart du temps, on suit les paysans dans leurs tâches quotidiennes, on s’abrite de la pluie comme on peut quand c’est nécessaire. Plus rarement, la caméra est fixe et les éleveurs attablés. Les entretiens sont très ouverts, à peine guidés, et on a choisi l’absence de voix-off. Ca donne un rendu authentique, un peu brut parfois, mais assez plaisant pour qui n’attend pas une approche type reportage. « Herbe » est un documentaire cinématographique.
On est étonné notamment par la première séquence assez lente où un éleveur explique avec détail les différentes qualités d’herbe, ou par la séquence de l’insémination artificielle ?
Lors de cette première séquence aux côtés de Christian Le Fustec, la caméra plonge dans l’herbe. C’est une manière de rentrer dans le cœur du sujet, en soulignant l’expertise et le savoir-faire paysan autour de l’herbe. Nourrir ses vaches à l’herbe implique de la patience, une attention particulière, une gestion intelligente de ses prairies. A l’inverse, le maïs, c’est la facilité. Plus loin dans le film, il est comparé aux boîtes de conserve. Il y a quelque chose d’universel là-dedans, qui nous renvoie à nos modes de vie moderne. Un parallèle entre les choix que font les éleveurs pour nourrir leurs vaches et nos propres habitudes alimentaires aussi.
La séquence de l’inséminateur a fait l’objet de pas mal de critique, mais on y est attachés à double titre. En tout début de film, on voit Patrick Le Fustec avec son troupeau. Et parmi les vaches, un magnifique taureau. Chez les productivistes, c’est un monsieur un peu pressé qui joue le rôle du taureau entre un mur en béton et une barrière métallique. Le rapport à l’animal est différent. D’autre part, c’est la seule séquence dont on disposait qui témoigne de l’activité économique et des différents métiers qui se développent autour des exploitations productivistes. Autour d’elles gravitent outre l’inséminateur, le technico-commercial de la coopérative qui cherche à vendre des engrais, de l’aliment ou des produits phytosanitaires, le vétérinaire qui vient soigner des animaux surmenés… tout une économie dont le paysan ne tire aucun bénéfice. D’où l’importance de l’autonomie pour les éleveurs.
On a l’impression que vous avez le souci très honorable de ne pas stigmatiser de manière caricaturale et environnementale un modèle productiviste ou ceux qui en sont les exécutants mais plutôt de présenter de manière objective les conséquences concrètes notamment économiques de tels choix sur les principaux intéressés ?
En nous accueillant, les producteurs du GAEC* Allain-Carrer ont joué le jeu, et on les en remercie. Il était normal qu’en retour, on ne se borne pas à condamner leur position sans chercher à en comprendre les causes. Il aurait d’ailleurs été contre-productif de le faire.
Aussi, dans le montage final, on insiste sur la vulnérabilité de leur système de production comme sur leurs marges de manœuvre réduites compte tenu de leur endettement important. On a essayé d’être le plus objectif possible.
Leurs ressentis sur leur métier et leur qualité de vie émanent d’eux. On n’a eu recours à aucun artifice pour obtenir la séquence sur les petits oiseaux ou celle sur les 35 heures. On comprend qu’ils ont leur part de responsabilité dans leur propre situation, comme dans la situation actuelle en Bretagne d’ailleurs. Ils en paient les conséquences. Mais au fil du film, des déterminants macro, les positions de la profession (syndicat majoritaire, coopératives) et les politiques agricoles nationales et européennes apparaissent doucement comme les premières responsables, puisqu’elles justifient les choix qu’ils ont faits à l’échelle de leur exploitation.
En quoi votre film est un road movie paysan ?
C’est un road movie… paysan, donc assez lent. Un road movie en tracteur en quelque sorte, loin des grosses cylindrées clinquantes de la Rd 66 ! « Road movie paysan » renvoie à cette balade plutôt tranquille sur les routes bretonnes, d’une ferme à l’autre.
Et puis il y a l’idée de cette recherche de vérité au fil des rencontres et des témoignages, sur le modèle de la quête initiatique des personnages souvent dépeinte dans les road movies. Mais on va arrêter là, parce que ça commence à être un peu tiré par les cheveux !
Après deux ans de galères le film va enfin sortir en salles, auriez vous imaginé ce parcours du combattant et si c’était à refaire ?
Le film sortira plus de 3 ans après nos premiers repérages en décembre 2005. On n’imaginait évidemment pas un tel parcours et autant de difficultés, et tant mieux, parce que ça nous aurait probablement découragés. Si c’était à refaire…
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