Les Interviews 
FERNANDO SOLANAS : UN PROFIL
"Ce n'est pas une question d'optique mais d'idéologie. J'ai besoin de capter la réalité de la manière la plus grande possible, l'individu, le personnage et tout le contexte."
Fernando Solanas
Cette même ambition l'a mené à Mémoire d'un saccage, un documentaire qui voit Solanas reprendre la trace ouverte il y a presque quarante ans par L'Heure des Brasiers. Le diagnostic du pays n'est guère différent de celui d'alors, sauf qu'à présent l'état des choses est bien plus grave. La crise que l'Argentine a traversée pensant 2001 et 2002 est la plus profonde de son histoire, et Solanas en désigne les responsables: une classe dirigeante corrompue, mais aussi les grands holdings et les organismes financiers internationaux, qui ont agi avec convoitise et perfidie.
Une fois de plus, tel qu'il l'a fait tout au long de sa filmographie, Solanas choisit la fresque murale, l'objectif grand-angulaire qui lui permet de capter la réalité la plus large possible: l'individu et tout son contexte. Le documentaire commence avec la contraposition des grands gratte-ciel de la city (la bipolarisation, le contraste, l'antithèse sont des constantes dans Mémoire d'un saccage) et des familles qui cherchent de la nourriture aux pieds de ces monuments à l'usure. La caméra est en mouvement permanent, mais le rythme est serein, comme celui d'un passant qui observe (la figure de style est le travelling avant) et en même temps réfléchit sur ce qu'il a devant lui. La voix off de Solanas lui-même fait défiler ses pensées: "Que s'était-il passé en Argentine? Comment était-il possible que dans un pays si riche il y ait tellement de faim ?". La thèse centrale du film apparaît ici : le pays avait été dévasté par un nouveau type d'agression, exécutée en temps de paix et de démocratie; une violence quotidienne et silencieuse "qui laisse plus de victimes sociales, plus d'émigrés et plus de morts que le terrorisme d'État et la guerre des Malouines."
Solanas voit, pour autant, une lumière au bout du tunnel. La preuve en est La dignidad de los nadies, son documentaire le plus récent, une continuation de Mémoire du saccage organisée autour d'une série d'histoires sur la résistance populaire dans l'Argentine d'aujourd'hui. Cette nouvelle plongée de Solanas dans la réalité du pays propose une structure chorale, avec de multiples voix qui dessinent la carte du pays après la dévastation de Menem. "C'est une sorte de livre de chroniques et de contes, où le témoignage rejoint la narration, l'essai rejoint l'Histoire, la vie rejoint la fiction", comme le définit Solanas.
La dignidad de los nadies pose une loupe sur ces personnages anonymes, les Argentins sans-nom, les héros quotidiens avec leurs petits exploits de chaque jour pour survivre, que l'Histoire avec un grand H n'enregistre pas et ne reconnaît pas. Dans cette même ligne, Solanas, une figure de plus en plus solitaire -aussi loin du minimalisme du cinéma argentin contemporain que des structures du pouvoir politique- est déjà en train de préparer Argentina latente, le film-essai qui complétera cette trilogie sur un pays qui ne finit toujours pas de guérir.
Luciano Monteagudo
© FIPRESCI 2006
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