Les Interviews 
LE FILM : GENESE, INTENTIONS
En passant du temps sur l’île, en lisant les gros titres des journaux locaux, en discutant avec les jamaïcains, je me suis rendue compte que leur préoccupation majeure tournait autour du remboursement d’une dette devenue insupportable.
J’ai toujours cru naïvement que le FMI, c’était comme la Croix Rouge ! Je ne savais pas que cet organisme avait autant d’impact et de contrôle sur l’économie d’un pays. Tous les jours aux infos, il était question de paiements bloqués par le FMI parce que le gouvernement jamaïcain n’avait pas suffisamment dévalué sa monnaie ou privatisé tel ou tel secteur. Alors, je me suis demandé quelle autonomie avait vraiment ce pays dit indépendant.
Mon but était de témoigner de la détresse de la population jamaïcaine qui assiste, impuissante à la dégringolade de son pays.
J’aurais pu faire le même film en Thaïlande, Haïti, Argentine ou au Ghana.
Le commentaire du film est tiré du livre de Jamaica Kincaid « A small place », « Petite île », texte très militant. C’est un cri poétique contre la colonisation et ses retombées sur la vie personnelle de l’auteur. J’ai replacé ses mots, sa colère dans le contexte néocolonialiste de la Jamaïque d’aujourd’hui.
PETIT COURS D’HISTOIRE JAMAÏCAINE
En 2003, en Jamaïque, la population s’élève à 2,7 millions dans l’île (et autant à l’étranger !), dont 90% d’origine africaine. Elle est essentiellement jeune, comme dans beaucoup de pays pauvres : un tiers des habitants a moins de 15 ans.
La religion joue un rôle important et le nombre de lieux de culte est impressionnant, tout comme leur diversité. Une majorité de croyants appartient à l'un des nombreux cultes traditionnels chrétiens (adventistes, méthodistes, presbytériennes, etc.) ou à l’un des multiples groupes évangéliques. S’ajoute à cela le rôle très important joué par les rastafaris, adeptes du Négus (l’empereur d’Ethiopie à partir de 1930, Haïlé Sélassié, dont le nom de règne était ras Tafari) et prêchant le retour en Afrique. Le rastafarianisme, que les étrangers pensent majoritaire en Jamaïque, ne concerne en fait qu’une petite partie de la population : les rastas représentent probablement moins de 10 % de la population. Et ce n’est pas une religion au sens où les Européens l’entendent : il ne s’appuie pas sur un clergé constitué, pas plus que sur un livre saint (en dehors de la Bible), et laisse à ses adeptes une grande liberté de pensée. Cet ensemble de croyances s’est fait jour en même temps que les premières revendications sérieuses pour l’autonomie, dans les années 1930. Il s’est développé depuis les ghettos noirs de Kingston, s’appuyant sur les interrogations des plus défavorisés sur leur condition sociale et leurs racines africaines. Il est primordial dans la compréhension de l’île.
La Jamaïque consacre actuellement près de deux tiers de son budget national au « service de la dette, soit sept fois plus que ce qu’elle voue à son système éducatif et seize fois plus qu’à ses dépenses de santé.
Extraits du livre La Jamaïque dans l'étau du FMI : la dette expliquée aux amateurs de reggae… avec l’aimable autorisation des auteurs, François Mauger et Damien Millet.
LES EFFETS PERVERS DE LA MONDIALISATION PAR L’EXEMPLE
Le lait
1990 La production jamaïcaine de lait couvre 25 % des besoins du pays (30 millions de litres).
1992 Au moment de la libéralisation forcée du secteur laitier sous l’égide du FMI, les taxes sur le lait importé et les subventions à la production locale doivent être supprimées, alors que le lait en provenance des Etats-Unis, de l’Union européenne, d’Australie ou de Nouvelle Zélande est largement subventionné par le pays d’origine.
1993 Plus de 700 vaches sont abattues, des millions de dollars sont perdus, le lait jamaïcain non vendu doit être jeté, et plusieurs producteurs de lait doivent fermer leur exploitation. Aujourd’hui, la production a diminué de 60 %, mettant en péril l’ensemble de la filière.
Les zones franches
Annees 80. Encouragé par les Etats-Unis et l’USAID, Seaga, le Premier Ministre de l’époque, utilise les prêts accordés par la Banque Mondiale pour créer des zones franches de production pour l’export.
On y a construit de nouvelles usines (secteur textile), situées dans des zones portuaires. Les ouvriers et ouvrières (10 000 environ) y travaillent pour le salaire minimum légal (environ 30 US$ par semaine) et le produit transformé prend aussitôt le chemin de l’export sans être taxé.
Aucun syndicat ne peut être créé à l’intérieur de ces zones.
Ces zones franches encouragent l’implantation d’industries au mépris des lois sociales et environnementales.
La banane
La banane jamaïcaine constituait la principale exportation du pays entre 1890 et 1940. Cette industrie a été soutenue par les Anglais à partir de 1936 (quotas d'importations détaxés vers le Royaume Uni). Plus tard, en 1975, les accords de Lomé signés entre les pays ACP (Afrique Caraïbe Pacifique) et l'Union Européenne, établissent des quotas de banales vers les marchés européens.
Mais le gouvernement américain dépose une plainte à l'OMC demandant la révision de cette convention. La Jamaïque subit lors de plein fouet la compétition avec les pays d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud, ou les multinationales comme Chiquita et Dole. La Banane y est produite à moindre coût par une main d'œuvre très peu rémunérée. Les exploitations bananières sont immenses (une exploitation peut produire à elle seule autant que la Jamaïque). En 1993, en Colombie, Chiquita a 'maté' une grève des 25000 ouvriers d'une de ses exploitations tout simplement en ouvrant le feu sur les grévistes, faisant ainsi 40 morts. Inutile de préciser que la grève fut vite abandonnée, et que la productivité n'en fut pas affectée.
Le secteur de la banane est aujourd'hui en crise en Jamaïque car toutes les protections ont été démantelées, laissant les petits producteurs seuls face aux multinationales.
L’ORIGINE DE LA DETTE DU TIERS MONDE
Le mécanisme d’endettement du Tiers Monde met en scène quatre types d’acteurs puis un triple choc extérieur :
Les banques du Nord
A partir de la fin des années 60, les banques du Nord se sont retrouvées avec des surplus d’eurodollars (les dollars apatrides), puis de pétrodollars (les dollars issus du pétrole). Suivant le vieil adage selon lequel l’argent ne doit jamais dormir, elles ont alors prêté à des taux très avantageux des sommes colossales aux gouvernements du Sud, sans s’inquiéter qu’une part considérable des sommes étaient simultanément détournées.
Les gouvernements du Nord et leurs firmes transnationales respectives
Devant subir une crise de l’équipement dès la fin des années 60, puis une crise généralisée suite au choc pétrolier de 1973, les gouvernements du Nord ont poussé leurs entreprises à investir dans le Sud, en garantissant ces investissements avec de l’argent public. De la sorte, l’investissement dans le Tiers Monde était gagnant à tous les coups et les firmes du Nord s’en sont données à cœur joie, le tout sur fond de corruption.
La Banque mondiale
L’arrivée de Mc Namara, ex-ministre de la défense US pendant la guerre du Vietnam, à la tête de la Banque mondiale (1968) va coïncider avec une explosion des investissements de la Banque dans le Tiers Monde : alors que depuis sa naissance en 1947 elle n’avait financé que 708 projets pour un montant total de 10,7 milliards de dollars, elle va en financer 760 pour un montant total de 13,4 milliards entre 1968 et 1973.
Les gouvernements du Sud
Les gouvernements du Sud ont accepté des investissements inadaptés aux besoins locaux et ont détourné à leur profit des sommes colossales, en toute complicité avec les banques, pouvant y replacer l’argent détourné. Aujourd’hui, les populations du Sud doivent rembourser la dette de leurs anciens tyrans, alors que ceux-ci ont accumulé des fortunes colossales en toute impunité.
Les chocs extérieurs et la crise des années 80
Au début des années 80, le Tiers Monde va subir un triple choc extérieur qui va le mener à la crise de la dette de 1982 :
En 1979, le gouvernement américain décide de lancer une politique anti-inflationniste et augmente drastiquement ses taux d’intérêt. Ceci a pour conséquence de tripler subitement les taux d’intérêt à rembourser par le Tiers Monde.
Au début des années 80, les prix des matières premières exportées par le Sud commencent à baisser inlassablement, ce qui diminue les revenus des gouvernements du Sud.
Comprenant la situation et craignant de ne jamais revoir l’argent qu’elles prêtent, les banques du Nord stoppent leurs crédits aux pays du Tiers Monde.
Ces chocs extérieurs provoquent la banqueroute des pays du Tiers Monde et la crise de la dette de 1982, à partir du Mexique.
LIFE AND DEBT - LA MUSIQUE
“These countries want to stay on top
So they’ll find anyway
To them third world people life is but a small price to be paid”
Ziggy Marley and the Melody Makers, “G7”
Au début des années 1970, un jeune Jamaïcain fait une entrée fracassante sur la scène musicale internationale. Les cheveux tressés, le verbe haut, le regard fier, Bob Marley s’impose très vite comme un musicien unique, écouté et adoré dans le monde entier. Au point de devenir un symbole universel de dignité. A ses côtés, avec le reggae, c’est un nouveau rythme qui s’installe pour durer. Dans son ombre, un sorcier du son, génie inégalé des consoles, Lee « Scratch » Perry, met au point de nouvelles techniques de production. Aujourd’hui encore, plus de la moitié des musiques populaires (qu’il s’agisse du rap, du ragga, du dub ou des musiques électroniques) ont une dette envers les producteurs jamaïcains qui ont réinventé dans les années 1960 et 1970 le rapport à la musique.
Le débarquement de la Jamaïque dans les bacs des disquaires au milieu des années 1970, ouvre la voie aux « musiques du monde » qui viendront réclamer dans les années 1980 le droit d’exister.
Les plus grands noms du reggae sont réunis sur la bande originale du film, produite par le label Tuff Gong, qui reverse les bénéfices de cette compilation à l’association jamaïcaine Urge (infos : www.lifeanddebt.org).
La bande originale du film éditée par Say it loud en partenariat avec Tuff Gong et Urge et distribuée par Harmonia Mundi/Le chant du monde, regroupe les morceaux (dont certains inédits) de Bob Marley, Sizzla, Peter Tosh, Luciano, Anthony B.,Buju Banton, Ziggy Marley, Mutabaruka…
On y retrouve notamment …
- Ras Ivy and the Family of Rastafari, groupe de rastas qui perpétuent les cérémonies nocturnes qui ont donné naissance au reggae voilà plus de 30 ans …
- deux légendes : Bob Marley et Peter Tosh. Le premier est ici présent avec deux titres, « Smile Jamaica », nom qu’il donna également au concert qu’il organisa en 1976 pour 80 000 personnes à Kingston et qui lui valut d’être la cible d’un attentat politique, et « Work », le dernier morceau qu’il ait chanté en public. Peter Tosh, l’un des trois Wailers historiques, clôt quant à lui l’album par un requiem étrangement apaisé …
- la descendance directe du plus célèbre des musiciens jamaïcains : Ziggy Marley, Stephen Marley, …
- une nouvelle génération de chanteurs inspirés par le reggae "classique" : Luciano, la révélation vocale du début des années 90, et Yami Bolo, l’une des voix les plus rafraîchissantes du reggae contemporain …
- un poète : Mutabaruka. Il a développé une forme de poésie très personnelle, déclamée au chantée, qui lui vaut une audience importante en Jamaïque …
- les maîtres du raggamuffin "conscient" : Buju Banton, Anthony B., Sizzla. Ils sont les porte-parole d’un renouveau musical et spirituel apparu en Jamaïque peu avant le tournant du siècle, après une décennie de matérialisme… |