Les Interviews 
AU SUJET D'ANATOMIE D'UN RAPPORT
Film comique ?
Mon film n’est pas un film comique, encore que mon personnage soit comme chez Molière perpétuellement à la croisée des chemins tragiques et comiques. Je suis burlesque à force d’être démuni et je pense qu’il n’y a de vrai comique que sur des sujets sérieux. Alceste aussi fait rire… Si l’on a tant ri à Chamrousse (1976, ndr) c’est que le rire est surtout une manifestation de défense. A plus forte raison lorsqu’on entend des propos inhabituels, la réaction n’en est que plus violente, surtout s’il s’agit de sexe…
Il y a pourtant plus de 200 films pornos par an qui misent sur la grande réussite sexuelle mais jamais n’analysent les actes qu’ils montrent, et en tout cas n’oseraient pas en parler comme d’un problème pur et simple. Ce qui m’a intéressé c’est justement l’état de crise de la relation sexuelle. Les faits narrés par le cinéma et les autres arts appartiennent à une tradition des sujets, situations et intrigues, dont les auteurs s’écartent avec beaucoup de prudence. Cette persévérance de la tradition au fil des années, liée à une civilisation bourgeoise, a fait que l’on ressent comme ridicules, invraisemblables, burlesques ou grotesques les faits qui appartiennent à la vie vécue, et non à une tradition narrative. Un certain nombre de faits et situations de ce film peuvent être considérées comme relevant du burlesque ou du grotesque. C’est là le signe de leur authenticité, le rire lui est le signe de défense face à la réalité. Je l’attendais bien des gens qui ont peur d’un sujet qui traite directement de sexe, mais je cherchais du spectateur qu’il rie d’abord, puis se rende compte ensuite que son rire est déplacé… d’autre part, dans un film comique l’auteur cherche à faire rire le public, pas le partenaire. Moi, à cause de la situation tendue, je cherche à faire rire la mienne… le côté psychologique était un vrai danger. Il a d’ailleurs joué sur ma partenaire et l’équipe du film dans diverses réactions de défense, que moi j’avais digérées depuis longtemps à force d’y songer. Il y a même des rires de techniciens que j’ai gardé dans la bande sonore.
Mon sujet concerne deux personne puisqu’il est totalement autobiographique. Il n’y a pas tellement de films qui concernent beaucoup plus de deux personnes. Donc dans « Anatomie d’un Rapport » il existe une infinité de correspondances, même si d’autres ne vivent pas les scènes sexuelles comme moi. Qui ne connaît pas d’état de crise ? Le bonheur, on en parle, c’est facile ; la crise, on la transpose, c’est plus simple. Moi j’ai fait le contraire, j’ai écarté les motivations détournées. C’est-à-dire toutes les difficultés annexes dans la vie d’un couple, pour cerner ce qui le plus souvent est le vrai problème, l’entente sexuelle.
Tout homme spectateur aura tendance à refuser carrément le film parce qu’il lui donne une idée de lui-même qu’en aucun cas il n’accepte. L’identification ici ne joue plus. Je ne prétends rien. Mais si je peux rire de moi, pourquoi pas les autres d’eux-mêmes ? On y verrait peut-être plus clair.
Luc Moullet
Propos recueillis par Anne de Gasperi
ANATOMIE D’UN RAPPORT
Le film vu par ses auteurs
« Anatomie d’un Rapport », film d’auteurs
Luc Moullet :
« Chacun cherche à faire le meilleur film possible. Le moyen le plus évident consiste à mettre dans le film le plus de choses possibles, et à supprimer l’arbitraire issu du subjectif.
Jusqu’ici les films étaient faits, ou par des hommes, ou par des femmes. Dans un cas comme dans l’autre, ils perdaient donc au départ la moitié de la vision du monde. « Anatomie d’un Rapport » cherche à limiter cette perte. Par la concurrence des visions, dans les scènes où interviennent les deux réalisateurs et protagonistes, par l’addition des visions, à travers le cumul des scènes opposées où seul l’acteur-réalisateur, ou seules réalisatrice et actrice interviennent.
Ma partenaire Christine Hébert assume entièrement la réalisation de l’univers qu’elle évoque et Antonietta Pizzorno, quant à elle, est la coréalisatrice. »
Le sexe, la vie et le cinéma
Antonietta Pizzorno :
« Dans les films pornos, on voit des gens qui baisent, mais on les entend très peu parler de leurs problèmes sexuels. Ici, on voit parfois les gens qui baisent. Très peu de temps d’ailleurs, et ils sont assez souvent recouverts par les draps.
Mais on n’est pas à poil seulement pour baiser. Moi, je me sens très bien à poil. Mais l’hiver j’ai froid, car je n’ai pas tellement de chauffage chez moi. Sinon, à la maison, je me promènerais à poil toute l’année.
Comme la plupart des femmes, je revendique la reconnaissance du clitoris comme sexe de la femme. On m’a dit que c’était une perversion.
Soit dit en passant, je suis pour toute forme de ce qu’on appelle perversion. La perversion se définit uniquement par le fait qu’elle est refoulée ou qu’elle n’est pas assumée. Les perversions reconnues par notre société sont ce que notre culture refoule, et que la société veut maintenir comme telles parce que c’est dangereux : les gens pourraient « s’éclater trop » .
En fait, le sexe n’est pas le problème essentiel. Connaître son sexe n’est qu’un premier pas. Parler de la sexualité en se limitant au sexe, c’est oublier le plus important. A la limite, je m’en fous de la place de mon sexe. Ce qui compte, c’est mon corps. Je veux que mon corps jouisse en entier.
Un film que comme Deep Throat fait du clitoris le centre du plaisir. Mais c’est insuffisant : le reste du corps est oublié. Il y a même récupération par l’homme : l’idée de mettre le clitoris dans la gorge provient du désir de l’homme de faire coïncider le plaisir clitoridien avec la pénétration.
De plus, l’activité sexuelle décrite est à la fois répétitive et trop brève. »
Luc Moullet :
« Le film de sexe a tendance à montrer des actes sexuels sur la totalité de sa durée, et à montrer la plus grande réussite sexuelle. Il triche en cela sur la réalité, où l’acte sexuel n’occupe qu’une durée minime par rapport à celle d’une vie, ou même à la journée active d’un être. La sexualité existe dans la durée plus par ce qui l’encadre – la pensée érotique ou les actes para-sexuels- que par les caresses ou l’acte sexuel proprement dit.
Quant à la réussite sexuelle, elle résulte d’un travail permanent, avec ses hauts et ses bas, et n’a rien d’automatique. Il importait donc de réaliser un film de sexe qui refuse la vision mensongère du film de série, et d’essayer de restituer la réalité et sa durée.
Le film sexy confond nudité et sexualité. Ici, la nudité recouvre une plus grande indépendance. On verra, alors qu’il est nu, l’homme réfléchir, s’interroger, et non se contenter d’une activité physique sexuelle. La nudité fait apparaître sa fragilité plus que sa sexualité. »
De l’autobiographie au cinéma
Luc Moullet :
« L’originalité de ces données par rapport à la production courante fait que nous ne pouvions trouver de bases à leur expression dans une matière déjà écrite ou connue. Notre propre vie est donc la source principale.
L’autobiographie est généralement mal considérée : Elle trahirait, dit-on, le manque d’imagination.
Ce n’est pas mon problème. J’ai déjà fait 6 films et ils étaient peu autobiographiques.
Le film autobiographique présente un avantage : alors que 910 % des films ne concernent personne, pas même leurs auteurs, Anatomie d’un Rapport concerne, décrit avec précision au moins 2 personnes : leurs réalisateurs.
Il serait vain de restituer la vie sexuelle dans son temps réel sans restituer le reste de la vie dans son temps et son contenu réel. C’est pourquoi, par exemple, la profession de protagonistes n’a pas été modifiée dans le film. C’est donc, en partie, un film sur un réalisateur-producteur de films. Il m’a paru intéressant d’apporter un témoignage social sur les difficultés matérielles liées à cette activité, et sur les difficultés morales qui en découlent.
On montre souvent les difficultés économiques du mineur de fond, de l’ouvrier de chez Renault, ou du paysan, mais on ignore généralement que ces catégories de travailleurs sont très avantagées par rapport à la moyenne des cinéastes. Je me suis donc efforcé de révéler cette situation. »
Antonietta Pizzorno :
« Il m’est difficile d’en dire plus qu’il n’est dit dans le film. Anatomie d’un Rapport restitue un moment de ma vie que j’ai vécu, je le crois, en étant pleinement consciente de ce qu’il était.
C’est ainsi que j’ai pu me rappeler tout ce qui s’était passé en moi, et j’ai essayé de rendre ce moment de ma vie dans toute sa complexité. J’ai évité tout amendement à la réalité. Je n’ai pas inclus dans l’action du film les réflexions que je faisais sur moi-même au cours de l’écriture du scénario ou du tournage. J’ai essayé d’être le plus possible sincère avec moi-même.
Le film s’ouvre sur un conflit qui amène les personnages à perler de leurs problèmes. La femme est la première à ressentir la nécessité de remettre en question le « rôle » qu’elle vit dans un rapport de couple. De là, toute une série de réflexions, intuitions et prises de positions vis-à-vis du rapport sexuel. »
« Anatomie d’un Rapport » et le cinéma
Antonietta Pizzorno :
« Une partie du film se fonde sur un scénario assez précis. Une autre partie a été conçue comme devant être improvisée. Une troisième partie introduit la réalité du tournage et les faits et situations qui se sont créés au tournage, notamment les rapports entre moi et l’actrice.
J’aurais voulu que toute l’équipe technique soit à poil. Ca aurait fait partie du travail que j’étais en train de faire dans le film. Il y aurait eu une participation beaucoup plus active de l’équipe. Je voudrais que chacun soit branché par le sujet, et y travaille parce qu’il s’y intéresse, pas seulement financièrement. »
Luc Moullet :
« Ce film comprend aussi un essai de réflexion sur le cinéma, à des niveaux divers. Il doit beaucoup au travail sur le film qui a été accompli, entre autres, par le Groupe Cinéthique.
Alors que mes deux précédents films étaient peu parlés, celui-ci se signale par un texte abondant. En effet, il m’a paru stupide de vouloir tout faire comprendre par l’image si cela demande beaucoup plus de temps. Par le texte, on peut souvent tout dire en quelques secondes, et sans ambiguïtés, comme l’a prouvé Dreyer dans son chef-d’œuvre Gertrud.
De plus, cela correspond à la vie des personnages montrés, des intellectuels qui disent ce qu’ils pensent et ressentent. Le but, ici, n’a pas été de « faire du cinéma » au sens le plus restreint de l’expression, mais de faire quelque chose qui présente un intérêt. »
PARPAILLON
par Luc Moullet
Le film décrit la montée par des cyclistes, au cours d'un rallye, du col de Parpaillon, situé dans les Alpes Françaises, et qui a une valeur mythique dans le monde du vélo.
Il commence avec les premières rampes, à huit cents mètres d'altitude, pour se terminer peu après le sommet du col, à plus de deux mille six cents mètres, auquel on accède par une route de terre souvent médiocre et fort pentue, dans un cadre somptueux.
On pourrait croire qu'il s'agit d'un film sportif, la notion de compétition étant souvent liée dans les esprits à la vue de vélos dans un col de haute montagne.
C'est à la fois un petit peu vrai et totalement faux. D'abord parce que la plupart des participants à ce rallye imaginaire ne cherchent pas à aller vite (quelques uns préfèrent même aller le moins vite possible) et aussi parce que le recours au vélo constitue pour moi un biais permettant de montrer, sous une forme inattendue, les comportements fort divers d'individus et de groupes, à la fois très banals et pittoresques, dans un cadre donné. Ce sont des cyclistes, mais il aurait aussi bien pu s'agir, sans qu'il y ait beaucoup de différence, de pêcheurs à la ligne, de cinéphiles, d'arpenteurs, de joueurs au loto ou de pèlerins. Le pèlerinage à la Vierge de Jasny, un autre road-movie m'a d'ailleurs servi de modèle.
Il y a d'autres références qui permettront de mieux situer PARPAILLON : La Voix Lactée, le célèbre article d'Alfred Jarry, La passion considérée comme course de côte, les films d'Hiroshi Shimizu, et The Heart is A Lonely Hunter de Carson Mc Cullers, qui m'a donné l'idée d'une structure unanimiste où les personnages réapparaissent à distance au plus cinq ou six fois, relayés en continuité par d'autres.
Peut être ai-je piqué également des choses à Jacques Tati car, comme tous mes films, PARPAILLON se veut un film comique, peut-être plus teinté que les précédents par la loufoquerie, le grotesque, l'extravagance, tant il est vrai que notre civilisation des loisirs occidentale qu'évoque directement mon sujet, se révèle exceptionnellement riche en faits hilarants.
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